11 janvier 2015

Tu laisses ton serviteur s'en aller en paix


Siméon et l'enfant
Rembrandt 1669
Quelques jours après les attentats contre Charlie Hebdo, une réflexion sur la position de croyants en situation d'occupation, qui attendent une libération. A la vue de l'enfant Jésus, le prophète Siméon a l'intuition que cette libération sera différente, qu'elle ne sera pas nationale mais universelle. Mais quelle est la place du pluralisme aujourd'hui?

Siméon et l'enfant
Rembrandt 1669


Lectures : Luc 2,22-39 (Siméon et Anne)









« Maintenant, Maître, c'est en paix, comme tu l'as dit, que tu laisses ton serviteur s'en aller. »
Cette parole mérite que l'on s'y arrête, particulièrement au vu de l'actualité de cette semaine.
« Tu laisses ton serviteur s'en aller ». On comprend qu'il s'agit de la mort de Siméon. On le comprend, parce qu'il nous est dit qu'il lui avait été révélé qu'il ne verrait pas la mort avant d'avoir vu le Christ du Seigneur, celui à qui Dieu a donné l'onction, le Messie de Dieu…
Maintenant, je peux m'en aller, je peux mourir. Cela ne veut pas dire qu'il va le faire tout de suite. Le récit ne dit pas que Siméon meurt. Juste qu'il peut mourir, qu'il est en paix.
Ce que l'on traduit par « laisser s'en aller » c'est le mot grec à apoluein, qui veut dire délier, libérer.
« Maintenant, Maître, tu me délies en paix ».
Délier, libérer, mais de quoi ? Qu'est-ce qui liait Siméon ? Qu'est ce qui le retenait ?
La réponse du récit, c'est qu'il était lié par l'attente. L'attente de la consolation d'Israël. L'attente d'autre chose que la situation qu'il connaissait, celle d'un pays occupé par les Romains. Une attente qui allait plus loin que ce seul contexte politique. L'attente de l'avènement de quelque chose de vraiment nouveau.
Il n'était pas seul à attendre. La vie prophétesse Anne attendait aussi, elle s'empresse de parler de l'enfant à tous ceux qui, comme elle, attendent. Attendent quoi ? « La libération de Jérusalem » nous est-il dit. Mais c'est clairement la même attente que celle de Siméon, et c'était déjà celle de Marie, lorsqu'elle rencontre Elizabeth, et qu'elle exprime son fameux Magnificat…
Cette attente, ce regard tendu vers quelque chose qui doit venir, elle est à la mesure de la souffrance de ces gens.
Les Romains étaient pourtant des occupants relativement accommodants. Ils laissaient à cette population locale le droit d'adorer son Dieu, mais ils y ajoutaient les leurs!
En Judée, les Romains étaient confrontés à une situation particulière : les Juifs étaient monothéistes, il refusait d'adorer d'autres dieux que le Dieu unique. Et surtout pas l'empereur divinisé !
Mais les romains voulaient imposer la paix à leur manière, seule condition pour que leur économie fonctionne… alors ils ont toléré le judaïsme en particulier à Jérusalem, et ils ont laissé une certaine part de pouvoir aux autorités religieuses locales.
Mais les gens comme Siméon n'étaient pas satisfaits. Ils ne se sentaient pas vraiment libres. Et surtout il ne se sentait pas vraiment respectés. Ils supportaient mal la condescendance opportuniste des Romains.
Pourtant, dans le fond, les romains avaient inventé un système permettant le pluralisme religieux. Un système qui laissait place pour des croyances différentes, même au sein d'une ville : voyez Rome, Athènes ! De ce point de vue, Jérusalem était une exception, une sorte de zone spéciale dédiée à un culte particulier.
Durant le Moyen Âge, on retrouve des situations de pluralisme religieux comparables, mais pas en Occident. Pensez à des villes comme Bagdad, qui était un immense pôle culturel et intellectuel à l'âge d'or de l'islam (8ème –13ème siècle), et qui rassemblait aussi bien des juifs, des chrétiens que des musulmans ! C'était la dynastie des Omeyyades, le fameux califat. Un modèle d'ouverture interreligieuse avant la lettre! Quand on pense à ce que Bagdad est devenue… Et quand on pense à l'actuel prétendu califat de l'Etat Islamique, un modèle de fanatisme et d'exclusion…
Le cas de l'Occident est différent: pas de place pour le pluralisme. Là, dès le quatrième siècle, on a imposé la chrétienté. Quand plus tard la chrétienté se complexifiera (notamment à la Réforme) on gardera le principe que chaque région a sa religion.
Malgré l'introduction de l'idée de la laïcité de l'État, les nations modernes sont héritières de cette tradition (et elles en ont parfois la nostalgie).
La laïcité, la séparation des pouvoirs, sont des principes qui ont été introduit à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle. L'idée était à l'époque de mettre l'État à l'abri des luttes entre les confessions, et d'empêcher que l'une d'entre elles monopolise la politique de l'État. Il s'agissait de garantir à chacun la liberté de conscience, celle de croire ou de ne pas croire.
Mais on était encore clairement dans un contexte chrétien, ce n'est que récemment qu'il est devenu multi-religieux.
Les deux guerres mondiales ont contribué à globaliser ce principe : un pays, une identité. La création de l'État d'Israël procède de la même logique, un État pour les juifs rescapés de la guerre.
Même les pays arabes qui avaient une tradition de pluralisme, ont vu ce pluralisme disparaître à quelques rares exceptions près (le Liban ?).
Et quelle est la situation chez nous aujourd'hui ? Celle d'un pluralisme de fait, dans des États qui n'ont pas été pensés pour ce type de pluralisme.
Certains pensent que tout est bien. Que la laïcité de l'État, complétées de la liberté d'expression, fonctionnent aussi dans la situation nouvelle et laissent à chacun la place de vivre pleinement ses convictions.
D'autres pensent que la laïcité ne va pas assez loin. A leur avis, la religion est un problème. Non seulement elle doit rester dans la sphère privée, mais le monde serait meilleur si elle disparaissait.
Ils parlent de la religion comme de quelque chose que l'on pourrait définir et analyser du dehors. Ils ne se privent pas de la critiquer, tantôt avec humour, tantôt avec condescendance, tantôt avec mépris. « Votre religion… »
Ce qu'ils oublient, c'est que eux aussi sont dans un système de croyances, qui est comparable aux religions qu'ils critiquent. Ils ne sont pas au-dehors. Les mêmes menaces les guettent : le fanatisme, le totalitarisme, l'exclusion, la violence.
Ils se font comme religion de ne pas en avoir, c'en est une quand même!
Je reviens à la souffrance de Siméon et de ceux qui, avec lui, attendaient la consolation d'Israël. Une part de leur souffrance venait de ce que la tolérance que les Romains leur montraient, n'était en fait que mépris et opportunisme.
Les croyants d'aujourd'hui, vous et moi, nous nous retrouvons de plus en plus souvent dans cette même situation. Nos convictions font sourire. Certains s'en moquent. D'autres nous font des reproches.
C'est vrai même quand nous sommes membres d'une église officielle, comme ici à Berne. Cela l'est encore plus quand on appartient à une à une religion minoritaire, et qu'on est né par exemple dans une banlieue de Paris.
En particulier, il ne fait pas bon être musulman de nos jours…
Que mes propos soient clairs. Je ne suis pas en train d'excuser les actes de brigandages commis la semaine dernière. Ce sont des crimes odieux. Mais leur énorme visibilité, leur caractère symbolique, et le fait que nous connaissons les victimes, ne doivent pas en faire plus que ce qu'ils ne sont : des actes de brigandages commis par des brigands. Nous ne devons pas oublier qu'au moment où nous parlons, d'autres actes… mais des actes de guerre, ont lieu en Syrie, au Nigéria et ailleurs, qui causent des morts par milliers et des personnes déplacées par millions.
* * *
Or voici que Siméon voit l'enfant Jésus. Il se sent aussitôt comme libéré de sa frustration, libéré de son attente, parce qu'il a vu le Messie.
Et voici comment il béni Dieu :
« maintenant, Maître, c'est en paix, comme tu l'as dit, que tu délies ton serviteur.
Car mes yeux ont vu ton salut
Que tu as préparé face à tous les peuples :
Lumière pour la révélation aux nations (c'est-à-dire aux non-juifs)
Et gloire d'Israël mon peuple. »
* * *
Chers amis,
Vous le sentez comme moi: Cette intuition de Siméon a une portée qui déborde son propre peuple (le peuple d'Israël). C'est comme si, du cœur de son attente nationaliste (la consolation d'Israël) il avait soudain perçu la dimension universelle de la promesse !
Quelque chose se passe, qui vaut aussi pour les Romains, tout arrogants qu'ils soient.
Quelque chose se passe, qui va être douloureux, Siméon le pressent et il le dit à Marie.
Quelque chose se passe, qui va transformer le monde. Ce Messie ne sera pas tel qu'on l'imagine. Mais ce qu'il accomplira dépasse l'entendement.
* * *
L'universalité ? Longtemps que les Églises l'ont interprétée en pensant que c'était leur rôle de faire que tout le monde devienne chrétien. Aujourd'hui nous ne savons plus très bien comment faire, dans un monde qui pousse les uns à l'extrémisme, et les autres au rejet de toute forme de religion.
Tout cela demande à être repensé réfléchi. Nous sommes encore sous le choc des événements de la semaine dernière.
Il faudra un jour penser des modèles favorisant un pluralisme vraiment respectueux de chacun.
Il faudra un jour penser une liberté d'expression qui ne soit pas une liberté de mépriser les autres.
Je termine avec deux recommandations provisoires, pour nous en tant que communauté de croyants.
– Ne nous prenons pas pour plus que nous sommes !
Nous ne sommes qu'une voix parmi d'autres, une voix souvent critiquée. N'ayons pas la prétention de penser que le monde est suspendu à nos lèvres.
– Ne nous prenons pas pour moins que nous sommes !
Comme Siméon nous avons vu quelque chose et cela nous donne de l'espoir!
Plus loin que Siméon, nous avons suivi le parcours terrestre de Jésus-Christ. Nous savons que son Règne n'est pas de ce monde, mais que ce Règne existe déjà. Nous savons que le Christ y trône en de la mort par l'amour.
La consolation d'Israël, c'est la nôtre.
Amen

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