17 novembre 2013

Abraham, Sarah et moi (Genèse 18, 1-16)

Et si, dans la pleine lumière du jour, c'était moi que Dieu venait visiter ? Qu'est-ce qu'il aurait à me dire? Et comment est-ce que je réagirais ?

Car on peut considérer le récit de la visite de Dieu à Abraham et Sarah comme une belle vieille histoire, mais on peut aussi le voir comme un reflet de notre propre rencontre avec celui qui nous appelle à la vie, qui nous promet quelque chose d'incroyable, et qui de temps en temps, nous confronte à la promesse qu'il nous a faite: y croyons-nous toujours ? Sommes-nous prêts à la porter, non pas comme quelque chose qui nous serait extérieur, mais en nous, à la manière d'une femme enceinte?



Abraham et sa femme sont peut-être nos lointains ancêtres. Mais d'une certaine manière, nous sommes Abraham et nous sommes Sarah!

Vous me direz : «mais à nous, ça n'arrive jamais ! Dieu ne nous apparaît pas comme ça!»

Je ne sais pas. Depuis que Jésus nous a dit, « chaque fois que vous faites cela à l'un de ces petits, c'est à moi que vous le faites », nous devrions vivre avec le soupçon qu'il y a quelque chose d'une apparition divine dans chaque rencontre vraie !

Moi je crois que Dieu vient à notre rencontre. En particulier au travers des récits bibliques. Essayons de le recevoir, en étant un peu Abraham, en étant un peu Sarah…

Voici qu’il se tient devant nous. Est-il seul ? Est-il plusieurs ? Abraham croit voir trois hommes. Mais il les appelle « mon Seigneur ! »

Dieu se tient devant nous. Et il est pluriel. Et il est Dieu. Et Abraham sait tout de suite qui il est, qui ils sont ! Et nous aussi, nous le savons, parce que c'est comme ça qu'il se donne à nous, dans ce récit, qu'on raconte depuis si longtemps !

«Qu'on apporte un peu d'eau pour vous laver les pieds!»

Qui vous ? Ben toi, Dieu !

«Et reposez-vous sous cet arbre, le temps que je vous apporte à boire, que je vous prépare à manger!»

En le voyant faire, en le voyant donner ses instructions , « du lait ! », « cuire du pain ! », «tuer et cuire un veau ! »… Les visiteurs – pardon, Dieu ! – ont dû se dire :

« Ben dis donc, on n'est pas encore repartis ! »

Et les voici à table. Dieu qui mange, ça vous étonne ? N'est-il pas au-dessus de ces contingences matérielles ?!

Abraham n'a pas l'air de s'étonner. Après tout, c'est lui qui les a invités à rester ! Il leur offre l'hospitalité dans les règles de l'art… Et comme ses visiteurs ne sont pas n'importe qui, il met les petits plats dans les grands !

Dieu qui mange ! Dieu qui mange avec nous, et nous avec lui ! Mais est-il venu pour cela ? Où est-il venu à cause de cette promesse qu'il avait fait il y a si longtemps : «Abram, quitte ton pays… Je te donnerai un autre pays… Et une descendance ! »

Et si le grand jour était arrivé ?! « Où est Sarah ta femme ? », demande Dieu. «Elle est là, dans la tente», dit Abraham … Et après, il ne dira plus rien de tout le récit !

Sarah, elle, ne restera pas silencieuse en entendant les paroles des étranges visiteurs. «Quand je reviendrai, ta femme Sarah aura un fils.» Là, c'en est un peu trop ! La voilà qui rit ! Elle vit intérieurement. Mais elle rit… Et elle parle. Ses mots rient d'elle-même, si desséchée ! Ils rient d'Abraham, le vieillard… Et ils rient de ces visiteurs qui n'ont pas compris que les années ne reviennent pas en arrière . Mais s'est elle seulement rendu compte de qui étaient ses visiteurs ?

Comme Dieu est poli, il ne s'adresse pas directement à la femme de son hôte : c'est à Abraham qu'il parle. Mais à travers lui, c'est à elle qu'il parle… Et c'est elle qui va répondre.

« Pourquoi ce rire de Sarah ? Et cette question "pourrais-je vraiment enfanter, moi qui suis si vieille ?" »

Avez-vous remarqué que Dieu reformule la question de Sarah en des termes très différents ?

Sarah semblait s'arrêter sur l'acte lui-même. Comment désirer, comment jouir, quand elle n'a plus ce qu'ont les femmes, et que manifestement Abraham n'a plus ce qu'ont les hommes ?!

Dieu déplace la question. Il ne s'agit pas de l'acte sexuel il s'agit de « pouvoir vraiment enfanter ». Il s'agit de la capacité d'être porteuse de vie, en vérité.

Le mot « vraiment », en hébreu oumena, nous renvoie à la même racine que le mot amen, comme pour nous indiquer qu'il ne s'agit pas d'une naissance comme les autres, mais d'une intervention du créateur au sein de sa création.

Et c'est ce que Dieu confirme en disant :

« Il y a-t-il une chose trop prodigieuse pour le Seigneur ? »

On traduit parfois par « impossible ». Mais ce n'est pas vraiment la question de savoir si c'est possible ou pas. Ça c'est notre pensée moderne (qui fait qu'un miracle n’est miraculeux que s’il est impossible, s'il échappe aux lois de la nature).

On pourrait traduire littéralement : « Y a-t-il un agir supérieur aux Seigneur ? » Ou bien : « Y a-t-il une parole supérieur au seigneur ? », puisque comme dans les récits de création, la parole de Dieu fait ce qu'elle dit, c'est le même mot !

Mais comme si ce n'était pas assez pour Sarah, pour Abraham, et pour nous, Dieu renouvelle encore sa promesse : « quand je reviendrai, Sarah aura un fils ».

Je l’ai déjà dit, Abraham accueille cette révélation en se tenant dans le silence. Sarah, elle, semble commencer à comprendre qui sont ses visiteurs. Elle se sent prise en faute. Elle a peur. « Je n'ai pas ri. » « Si, tu as belle et bien ri.»

Et nous ? Comment recevons-nous cette révélation ? Plutôt comme Abraham ? Plutôt comme Sarah ? Ou encore autrement ? Est ce que vous considérez comme des héritiers de la même promesse ? La promesse d'être un peuple aimé et béni de Dieu ? Suis-je aussi porteur de cette promesse ? Qu'est-ce que cela signifie concrètement ?

En tout cas, nous sommes aussi très vieux… Peut-être que certains se sentent âgés, en tant que personnes… En tout cas, en temps qu'héritiers de la promesse nous sommes vieux ! Et dans la modernité, il ne fait pas bon être vieux !

Mais justement, c'est à des vieux que Dieu, en plein soleil, vient redire sa promesse.

Voici que Sarah se sent mal. Dieu lui en voudrait-elle d'avoir ri ? Et nous, Dieu nous en veut-il d'être parfois un peu cyniques, vis-à-vis de sa promesse ?

Ou nous en veut-il surtout de dissimuler nos difficultés à croire : « Non, non, je n'ai pas ri ! »

Heureusement, l'histoire de Sarah se poursuit, comme la nôtre aussi. J'ai peut-être ri, mais qu'est-ce que je vais faire, maintenant que je sais que je porte bel et bien cette promesse ?

Vive, en hébreu, se dit tsahaq. Quand Sarah accouche, les parents donnent au garçon nouveau-né le nom de Itsahaq , c'est à dire « Dieu rit ». Et l'écriture ne rapporte que Sarah commente ce prénom en disant : « Dieu m'a bien fait rire, et on rira aussi de moi. »

Si le rire de Sarah était peut-être une faute, il est aussi une réponse ! Sarah reconnaît qu'au travers d'Isaac, Dieu rit, et elle aussi peut maintenant rire et accepter qu’on rie d’elle !

La promesse elle, suit son cours. Nous en sommes porteurs. Si parfois nous avons ri de cette promesse, aujourd'hui nous pouvons sourire grâce à elle, et accepter que d'autres rient de nous.

Et Dieu poursuit son œuvre, en souriant !

Amen



(Prédication prononcée le 17 novembre 2013 en l'église française de Berne)

Lecture: Genèse 18, 1-16

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